Les trois petits violeurs : conte de la culture du viol

''Les trois petits violeurs''Le violeur de paille

Je ne crois plus depuis longtemps au violeur de ruelle, éjecté sur ressort d’un buisson ou caché dans sa voiture, ouvrant sa portière pour agripper ses proies piétonnes – même si je ne réussis pas à tuer cette peur lorsque je sors seule tard le soir. J’ai cessé de croire au violeur épouvantail, pratique modèle de paille, comme on cesse de croire au Père Noël.

Derrière le personnage, de lointains violeurs existent – on leur fait la chasse aux sorcières, ils atterrissent un peu plus souvent en cour vu l’aspect spectaculaire de leur crime, on les liste comme délinquants sexuels parfois – mais ils ne sont pas nombreux. On relate des enfances scabreuses, des parcours de récidive maladive et un anonymat qui aurait dû être débusqué plus tôt. Diabolisés, haïs, les violeurs de ruelles quittent tranquillement la réalité pour entrer dans le mythe. Ces personnages s’enlaidissent, vieillissent, empruntent des vêtements sales et cachent un regard foncièrement mauvais derrière d’affreuses lunettes ou sous une frange en broussailles: désormais, on les reconnaît d’un seul coup d’oeil. Mythiques, ils deviennent de pratiques monstres de paille qui nient tous les autres. Ces violeurs des petits coins sombres mis sous les projecteurs, ces mannequins de plastique attirent l’oeil tandis que des ombres se retirent dans l’ombre : roadies, hommes de chair et techniciens de scène satisfaits de leur mise en scène et prêts à reprendre la route.

J’ai cessé de croire au violeur de paille comme modèle ultime du gars «dont il faut se méfier»  en même temps qu’à la victime qui «ne le cherchait peut-être pas, mais devait quand même s’y attendre». Je me suis intéressée davantage aux nouvelles relatées par la presse, et j’ai vu de plus en plus d’hommes célèbres être accusés d’agressions sexuelles. Alors, les violeurs sont plus proches, plus réels, que ce que l’on nous montre… J’ai laissé s’esquisser un nouveau modèle : ce serait donc les hommes affamés de pouvoir et de domination qui violent.

Le violeur de brique

Sûrs d’eux et indestructibles, les violeurs de brique violent à répétition, mais ne s’inquiètent pas, puisqu’ils sont beaux, populaires ou estimés. Immunisés par leur haute réputation, solide comme un mur de brique, ils s’accordent le droit de disposer du corps de quelqu’un sans que celle-ci puisse y changer quoi que ce soit. Ils détruisent par l’intérieur en se délestant de l’ennui de nettoyer les débris de l’explosion et vont même jusqu’à jouer avec le droit de vie ou de mort sur quelqu’un.

Dans le viol d’une femme, les pleurs, les cris et les tentatives de défense n’effraient ni ne répugnent le violeur de brique. Ces violeurs ne recherchent pas le sexe, mais le pouvoir sur autrui. Ils ne sont pas excités par l’allure séduisante ni la nudité, sauf dans la mesure de l’état de vulnérabilité dans lequel ils placent la femme. La panique est la terre où planter un drapeau, le désespoir est la plaie ouverte du sol qui confirme la conquête sans pouvoir rien n’y faire. Les  non, le regard fou et le vagin contracté et sec, presque impossible à pénétrer, prouvent la soumission de la victime et sa vulnérabilité bien exploitée… Les violeurs de brique ont l’appétit de tirer à bout portant sans devoir assumer le poids d’un corps mort et goûtent le sang par l’odorat, sans se tacher.

Protégés par leur statut inattaquable, les violeurs affamés de puissance, saouls de virilité belligérante, aiment marquer l’esprit de leurs victimes au fer rouge. Il sentent le frémissement de la victime dès qu’ils entrent dans la pièce où elle se trouve déjà et ils envoient des clins d’oeil en savourant leur immunité. Rêve de conquérant, rôle-jeu de dictateur, fantasme de despote. Parce que les violeurs de brique séduisent facilement des femmes, on écarte les rumeurs qu’ils peuvent en forcer d’autres. Ils ne sont connus qu’à couvert, par des femmes solidaires qui chuchotent à d’autres : «Évite de te retrouver seule avec lui.» Grand réseau en manque de moyens, qui tente d’organiser une défense à coup de petites mises en garde chuchotées de l’une à l’autre.

Le violeur de bois

Puis, aux nouvelles officielles des grands médias s’ajoutent d’autres histoires. Celles-là sont chuchotées. Elles sont racontées sur des blogues sur lesquels on tombe par hasard, sur des collectifs anonymes. Ces récits réfèrent à un violeur qui n’est ni de paille, ni de brique.

Un dernier type de violeur se dessine. C’est le plus anonyme, car il ne lui viendrait même pas à l’esprit que l’on parle de lui.

Il aime proclamer qu’il n’est pas différent des autres gars. Il pense toujours au sexe – il dit que c’est comme ça tous les gars. Il imagine facilement à poil les filles qui lui parlent ou qui passent devant lui – «comme tous les gars». Il regarde régulièrement de la pornographie – «comme tous les gars». Il adore éjaculer dans le visage de sa partenaire – «comme tous les gars». Il se plaît à aller de temps en temps aux danseuses – «comme tous les gars».  Dès qu’on lui reproche son érotisme excessif, il s’exclame si vite «Je ne suis pas fait en bois, tsé!» qu’il en gagne son nom.

En même temps, emmené en terrain glissant, ce gars-là se défend d’être comme tous les autres. Lui n’a jamais forcé une fille. Lui n’est pas influencé par la pornographie. Lui est capable de se contrôler. Lui n’a pas de difficulté à procurer des orgasmes à sa partenaire. Lui n’est pas un salaud, ni un pervers, ni un violeur. Pour lui, il n’existe que le violeur de paille, et il n’y correspond assurément pas!

Des femmes ont déjà eu envie de lui, ont demandé à faire l’amour avec lui et ont orgasmé avec lui. Il a entendu :
Oui
J’ai envie
Encore
Un peu plus comme ça
Je t’aime
Continue
Un peu moins fort
C’est bon
Continue
Je vais venir

Il peut reconnaître le plaisir féminin – ce n’est pas aussi bon que dans les films, mais ça reste excitant à voir.

Mais pour le violeur de bois, le plaisir de la fille est un bonus. Il n’est pas essentiel à la relation.

Pendant le sexe, ils ne se parlent pas beaucoup, c’est un peu machinal, mais puisque l’orgasme et ses endorphines se pointent comme d’habitude – pour lui – il n’y a pas de quoi s’en faire. Il a l’habitude du sexe de maintenance, un dû dans sa relation de couple. C’est du sexe vaguement triste, mais consentant. La plupart du temps, le violeur de bois baise avec quelqu’un qui dit oui.

Il ne s’est jamais vraiment demandé l’effet que ça faisait, pour une fille, d’être pénétrée. De toute façon, «les filles, c’est toujours compliqué». Quand quelques-unes le font chier, c’est «toutes des folles» (1, 2). Entre gars, il le dira, des fois : quant une fille pète sa coche, y’a rien à faire et rien à comprendre. Faut juste attendre que ça lui passe. Bien sûr que non, il n’est pas un violeur! Mais parfois, «évidemment», il s’attend à ce que le sexe se produise.

Un jour,
lorsqu’il est vraiment chauffé,
lorsque ça fait longtemps qu’il n’a pas eu l’occasion de baiser,
lorsque ça fait déjà quelques rencontres et qu’elle ne se décide pas à se lancer,
lorsqu’elle ne comprend pas qu’il est tanné d’attendre,
lorsqu’il ne comprend pas pourquoi elle ne veut pas au moins essayer,
lorsqu’il sait qu’elle a dit oui à un autre et qu’il ne voit pas ce qu’il a de moins que lui,
ben lui, il se décide à avancer.

Il rationalise – à son avantage. Sans prononcer un mot, il se dit pour se conforter : «Hey, je vais faire ça vite» ou «Hey, je vais prendre mon temps, mais juste le faire une fois.» Et il se félicite : «Elle peut bien m’accorder ça, j’ai été fin tout le long (de la journée, du mois, de l’année)…»

Si elle lui laisse quelques minutes, il prédit qu’elle va voir qu’il est pas mal bon, ou qu’elle aime ça plus qu’elle l’imaginait. Il pense : «Les filles, souvent, elles disent non par peur – mais ceux qui les baisent, c’est parce qu’ils ont la patience d’insister assez.»

Des fois, la fille le fait un peu chier : alors, il décide que les longs préliminaires, elle s’en passera. Pour lui, c’est des préliminaires : pour elle, c’est le moment de lui exprimer qu’elle préférerait ne pas aller plus loin. Elle va refermer les jambes lorsque sa main va s’y glisser, elle va crisper le cou lorsqu’il va l’y embrasser, elle va rire nerveusement lorsqu’il glissera sa main sous ses vêtements, elle va discrètement reboutonner sa chemise quand il vient de l’échancrer. Elle pourrait ne pas dire «NON!», mais  bégayer «Je ne sais pas…», «Attends, je…» ou «Eeeeeee wôô…». Elle ne crierait peut-être pas «NON!», parce que ce serait l’équivalent de dire «TU ME VIOLES!», et elle ne sait pas si ça peut être classé dans la catégorie du viol. Elle a peur, elle n’aime pas cela, mais il ne lui a pas encore fait mal, il ne l’a pas menacé d’une arme, et quelques minutes plus tôt, il était encore gentil. Elle ne reconnaît pas le viol comme ils sont présentés dans les films, et elle ne reconnaît pas un violeur de paille devant elle, peut-être encore le seul qu’elle connaît. Elle ne veut pas le traiter de violeur, parce qu’elle ne veut pas s’attirer d’ennuis : le mettre en colère, blesser son ego ou être niée dans son inconfort.

Parfois, elle ne fera rien. Par une surdose d’adrénaline et de stress, les réactions normales se court-circuitent et le corps paralyse. Ce vidéo l’exprime bien : Ce qui se passe dans le cerveau pendant un viol Peu importe ce que la fille tente d’exprimer pendant ces quelques minutes au violeur de bois – il n’interprétera rien, car il a déjà décidé de la suite. Il lui fera l’amour, sans s’être intéressé à ce qu’elle en pensait.

Le violeur de bois celui que l’on voit le plus souvent dans la bande dessinée Projet Crocodiles  contre le harcèlement sexuel. C’est celui qui émerge dans l’hésitation et le doute inconfortable, dans l’entrée de blogue Et si j’étais un violeur?.

Le violeur, tout court

L’agresseur viole parce qu’il ne perçoit pas l’entièreté et l’individualité des femmes dans leur sexualité. Il admet la possibilité du désir chez la femme, mais jamais autant que chez un homme. Il nie que sa partenaire puisse avoir des envies qui ne lui soient pas déjà apparues, et sinon, ce sont des idées farfelues. Il sait mieux quoi faire, quoi vouloir et à quoi prendre plaisir. Il reste le capitaine. Elle ne peut pas prendre la direction – elle ne saurait quoi en faire. Le violeur de bois peut devenir un violeur de brique. Le violeur de brique peut devenir un violeur de paille.

Avec mépris, le violeur rabaisse l’extraordinaire potentiel sexuel des femmes à une énergie vaguement animale : parfois, elles rugissent; parfois, elles griffent. «De toute façon, elles finissent toujours par se faire prendre – c’est l’instinct» : plaisantent-ils avec ignominie.

Un agresseur peut acheter une prostituée : sur Internet, dans la rue, dans un salon de massage. Tous les agresseurs ne s’achètent pas des prostituées, mais tous ceux qui s’achètent des prostituées ont le potentiel d’être des agresseurs. Le prostitueur n’achète pas les services d’une prostituée : il l’achète elle, pour l’exploiter pleinement et toujours la remettre en pire état au retour. Abîmée psychologiquement, émotionnellement, spirituellement, physiquement parfois. S’il réussit à croire que ses partenaires consentantes n’ont pas plus de détermination que des minettes, il réussit absolument à croire que d’autres ne sont pas plus intelligentes que des insectes. Il croit qu’elles ne ressentent rien, qu’elles ne servent qu’à ça. Puis, il les éloigne d’un coup de la main ou les écrase sans trop y réfléchir. Encore une fois, il est le seul dont le désir compte. Tant pis si ses partenaires, prostituées ou non, parleront de viol – pour lui, elles auront tort, puisqu’il se percevra encore comme le seul à pouvoir juger de leur consentement.

Tout le long de son argumentaire, l’agresseur prend un long bain chaud dans la culture du viol. C’est enveloppant, c’est confortable. La culture du viol, c’est tous ces signes dans la société qui banalisent l’agression sexuelle. C’est de raconter des blagues de flirt au GHB ou au chloroforme, c’est de défendre le «sens de l’humour» ou la «créativité» de ceux qui banalisent le consentement sexuel, c’est de demander à savoir tout le passé sexuel d’une victime avant d’évaluer sa dénonciation. C’est de continuer à ne présenter que le violeur de paille et de rejeter tous les signes qui montrent qu’il existe d’autres viols, d’autres contextes, d’autres violeurs. C’est un mélange de droit masculin, de facilité et de déni.

Heureusement, il y a les autres.

Il reste d’autres hommes.
Précieux, authentiques et vrais.

Un homme ni violeur de paille, ni violeur de brique, ni violeur de bois croit au potentiel érotique de sa partenaire. Il la voit se transformer lorsqu’elle se laisse aller au plaisir. Elle est belle dans son excitation : pour une ou des nuits, il se sent privilégié que ce soit avec lui qu’elle fasse l’amour. Parfois, lorsqu’il la voit négliger son plaisir à elle et mettre son excitation en deuxième plan, il change les plans : et pourquoi pas un cunnilingus à elle plutôt qu’une fellation à lui? Pourquoi ne pas prendre son temps, changer le rythme, pour faire dissiper la pression d’atteindre l’orgasme en même temps? L’homme qui ne viole pas fait grandir sa partenaire : il l’invite à s’approprier sa sexualité, à regarder son propre désir plutôt que de tout lui donner en pelletant au dehors de soi… Il n’a pas peur de sa femme libérée d’une sexualité androcentrique : il croit que s’ils atteignent une meilleure sexualité à deux, ce sera bien meilleur pour lui-même aussi… C’est ainsi qu’il a le plus de mérite, mais il ne vante ou ne sous-entend plus ses exploits sexuels comme à l’adolescence. Sa sexualité n’est plus un trophée, mais une loterie gagnante, recueillie discrètement et partagée à deux.

Il ne peut pas garder son érection s’il a vaguement l’impression d’exploiter sa partenaire : trop jeune, trop ivre, endormie. Il a envie d’elle… mais pas comme ça. Oui, il a envie d’avoir un orgasme, mais pas tout seul. Ça lui arrive d’arrêter son va-et-vient après quelques minutes, pour vérifier si elle en a encore envie. Il ne le demande pas parce que c’est la «bonne» chose à dire, mais parce que continuer comme ça, tout seul à tripper, ça devient vraiment bizarre, déphasé… et il se sentirait très seul. Il s’était déshabillé pour l’opposé : un moment de connexion – même juste pour une nuit.

Les hommes qui ne violent pas n’ont pas eu plus d’éducation sexuelle que les autres à l’école. Toutefois, ils ont été curieux. Ils ont demandé aux femmes, petit à petit, de leur expliquer. Leur ouvrir une fenêtre sur leur réalité, leur vécu, leurs désirs propres. Et parce qu’ils les aimaient, ils ont écouté et ont souhaité leur faire plus de place, dans leur vie et au lit.

Crédit photo : Jolanta Bylyniak
Novembre 2011

Out of sight, out of reach

Yes, I want to spit on them,

To hurl at them,

To tell them to step back

To back off

I’m a tiny cat with my big fur bristled

But they’re sure my claws have been filed

I heard the restrained and heartbreaking wailing of others cats

Caught, tortured, then kept at bay

So I’ll be a feral one

They won’t understand I change lane when they come by

They don’t plan to bite me

But I have no way to know

My body gets tense, my muscles are tensed

Please, body, never let me off

Don’t paralyze

Please, fight for me, ‘cause I won’t be able to do it by myself

I am frightened

I am still growling

Go away

Go away from me

I’ll run when I’ll be out of their sight

I am just out,

At nighttime

Llamaryon_112014

 

Credits

Photography and stylism : Llamaryon
Hair and make-up : Stecie April
November 2014

Une belle fin

Je prenais un café après mon entrevue pour un emploi. J’étais déjà frustrée, avant même d’avoir eu de réponse. J’avais marre de tous les employeurs que j’avais rencontrés dans les derniers mois : pour eux, j’étais trop débutante, pas assez passionnée, pas assez déterminée, surqualifiée ou pas assez. Je n’avais pas d’auto, pas de téléphone intelligent, pas de portable Mac. Ils voulaient tout, mais pour des postes junior avec salaire junior.

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(Après que j’aie insisté vers 20 ou 21 ans pour avoir un feedback sans filtre, on m’a même dit que j’étais trop jolie et que c’était inquiétant…«pour l’équipe… si quelque chose se développe… les relations entre collègues…». Et je l’ai remercié pour son honnêteté, vous pouvez aussi faire un high-five à mon innocence.)

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Pendant l’entrevue, j’avais détecté deux-trois signes qui me semblaient par expérience prédire une défaite inévitable. La porte franchie, je n’ai plus fait d’effort pour cacher mon découragement. Ma mine dépitée m’a même valu l’offre du café par le barista.

Plus tôt dans ma recherche, on m’avait dit de garder un oeil sur les ouvertures de postes dans les organisations féministes (Conseil du statut de la Femme, Fédérations des Femmes du Québec, etc.) pour entrer dans un milieu à mon image. Pourtant, je voulais faire autre chose que des documents de recommandations. J’avais même envie, à quelque part, de faire quelque chose de différent entre mon 9 à 5 et mon temps libre!

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Le lendemain, j’ai ouvert rageusement le courriel que l’entreprise m’envoyait : «Moi et mon associé avons pris notre décision….»

Dans ma tête: «Merci, merci de me refuser pour une raison bidon, va donc…»

Mais en continuant la lecture : «Nous serions enchantés de pouvoir travailler avec toi».

Alors, j’ai reconnu mon erreur en toute modestie et je suis entrée en poste le lundi suivant.

J’y ai découvert ce que pouvait être un milieu de travail pro-féministe, alors même que le mot «féminisme» n’a jamais été prononcé. C’était juste comme ça, je crois que c’était comme ça depuis que l’entreprise existait, et j’ai adoré ça.

Il y avait un ratio presque parfait de 50/50 entre les employés et les employées. Il n’y avait pas de «sujet de gars» ou de «sujet de filles» : il y avait des sujets de programmeurs, de communicateurs, de designers graphiques… On nous encourageait à nous former sur nos spécialités et à s’initier à celles du voisin, qui s’ouvrait à nous offrir de l’aide au besoin. Alors, il n’y avait jamais de ricanement quand une fille se questionnait sur un langage de programmation, et non plus lorsqu’un gars faisait des fautes de français dans son texte. Les filles se désignaient comme un clan, non pas par le critère de leur sexe, mais par leur appréciation immodérée des anecdotes sur les chats, des memes de chats, des vidéos de chats… Les gars s’identifiaient entre eux par la durée de leur amitié : c’était des amis d’adolescence.

J’ai toujours laissé ma garde-robe de mannequin empiéter sur mes ensembles de bureau. Un maquillage lourd ou une coiffure en finger waves sont idéales pour souligner une belle journée ou pour créer la motivation. Sinon, fatiguée, détendue ou pressée, je me vêtis d’un tee-shirt et d’un jean en oubliant les accessoires. Je n’aime pas qu’on commente mon apparence, parce que ça établit tranquillement des barèmes de performance, d’apparence de l’employée idéale et d’uniformisation pour des ressources de moins en moins humaines. Me demander si je me prépare à un party du vendredi soir parce que j’ai mis du eyeliner pailleté, me demander si j’ai eu une grosse soirée parce que je n’ai pas mis de cache-cerne, vient s’immiscer dans ma vie privée. Pour une première fois pour toute la durée d’un emploi, je n’ai pas été une curiosité. On ne m’a pas désignée comme «la fille qui s’arrange beaucoup/spécialement/avec plein de couleurs», mais présentée par mon titre ou mon nom.

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Un client a été méprisant envers moi alors que je tentais de le servir de mon mieux. Mon équipe m’a laissée finir mon appel avec dignité, et on m’a offert de reprendre le dossier si nécessaire tout en partageant une description amusante de la No Asshole Policy. J’ai eu le droit d’avoir la voix qui tremblait, et d’occuper la salle de conférence le temps de quelques asanas, sans être reléguée de professionnelle à fillette. On a continué à me confier des dossiers clients.

J’ai eu le droit de déconstruire des mythes sur le viol pendant un souper de Noël (joyeux, oui, je sais), sans devoir gérer de discours «d’avocat du diable», ni tentative de censure. On a fait de la place pour mon conjoint (comme ceux et celles des autres) lors des fêtes amicales de travail.

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Un administrateur système a été recruté. Après qu’il ait été annoncé comme «un grand gamer» et «un vrai gars d’informatique», certaines pouvaient se prévoir une petite inquiétude si elles avaient lu sur les conventions technologiques, l’humour des codeurs et le harcèlement de militantes. Faudrait-il faire de la place à un collègue qui se ferait un malin plaisir de traquer et abattre toute opinion penchant vers la contestation? Non – les patrons avaient trouvé un programmeur talentueux, loyal… et politisé avec un penchant progressiste. Autant les décrire comme des chercheurs d’or modernes.

Mon boss décrivait un chauffeur de taxi, très rapide à déblatérer des conneries racistes, puis sexistes. Il a ensuite raconté qu’il a fait stopper l’auto, a sorti son portefeuille, a payé la note (sans pourboire) et est sorti pour marcher le reste du trajet. Au travers du récit, j’ai entendu le mot «misogyne». En regardant mon collègue, beau garçon très masculin de plus de 6 pieds, j’étais très contente de découvrir un allié charismatique pour supporter discrètement la cause de l’autre bord des lignes.

On nous offrait de l’hébergement web gratuit comme avantage d’employé, pour nos projets personnels. Alors le questionnement a débuté : est-ce qu’il serait possible, comme mannequin et féministe, de :

1- garder ma crédibilité,
2- garder ma liberté d’expression,

avec un patron au fait de mon blogue? Il suffirait d’une allusion, d’un commentaire, pour que je comprenne que je devrais me réviser avec prudence. Je ne pourrais pas critiquer secrètement une situation issue de mon milieu professionnelle, ni me moquer anonymement d’une réplique.  Il pourrait aussi me garder à l’écart de dossiers importants, pour éviter de nuire à une relation client au vu mes positions militantes découvertes.

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Sans suivre de cours de gestion, sans être membre d’un ordre en ressources humaines, il a répondu exactement ce qu’il devait répondre, sans que je me sois rendue à l’espérer : «Oui, notre offre d’hébergement tient toujours, tu me donneras les informations de ton ancien hébergeur afin que je puisse faire le transfert.» Sans qu’il me pose de question sur le drôle d’URL que je venais de prononcer, j’ai quand même insisté pour lui livrer le sujet en une phrase (pour réduire la surprise, d’un coup qu’il l’inscrirait dans son fureteur sitôt la rencontre terminée). «C’est un blogue sur divers sujets féministes. Et parce que je fais des photos de mannequinat comme hobby, je les utilise pour illustrer mes textes.»

Il a répondu : «Ah! Ça intéresserait sûrement ma copine.»

Pour moi qui venait presque de faire un coming-out («Je suis féministe. Et mannequin itou.»), j’ai pu reprendre mon souffle. Charmer une belle fille, c’est motivant – charmer une mannequin, c’est un défi à relever.  Et je ne voulais surtout pas devenir un défi dans mon milieu de travail. On me confirmait que je n’allais pas le devenir.

J’ai demandé de ne pas parler de mon blogue à l’équipe.

Il a dit : «Personne n’a besoin de le savoir dans le cadre de leurs activités. Ton site sera seulement une ligne dans la liste de nos clients, ça ne ressortira pas davantage.»

Et c’était vrai : on ne m’en a jamais parlé. Je crois que tous le monde a finit par être au courant, l’un par une demande d’aide pour une panne de mon site, l’une par un oubli de restriction de publication sur mon mur Facebook ou l’autre par une conversation avec une amie croisée dans la rue. Et pourtant, on ne m’en a jamais parlé, et c’est exactement ce que je voulais.

Je n’ai été

ni surveillée

ni crainte

ni séduite

de mon embauche jusqu’à la fin de mon contrat.

Pas traitée en homme,

mais traitée avec attention, humainement, pour prévenir et réduire les micro-agressions qui se déroulent si facilement pour une femme en milieu de travail.

C’était certainement un environnement de travail respectueux, pour les femmes comme pour les hommes, une équipe à connaître, et une excellente raison pour une gratitude tenace. (Et je ne serais plus gênée s’ils voyaient cet article.)

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Crédits

Photographie : Basia Pawlik
Maquillage et coiffure : Agnieszka Agnifica
24 mars 2012